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Le blog de Klaus-Gerd Giesen  -  23 mars 2011



L’État commercial et sa diplomatie


par

Klaus-Gerd GIESEN

Professeur de science politique à l’Université d’Auvergne




L’abstention de l’Allemagne lors du vote du Conseil de sécurité autorisant des frappes aériennes contre la Libye pour protéger les populations civiles et faire cesser les hostilités, a été accueillie en France et dans de nombreux autres pays avec incompréhension.[1] Au risque d’un isolement diplomatique considérable elle ne représente cependant nullement un accident de parcours, ni une surprise. Au contraire, la décision illustre parfaitement la doctrine dominante de la diplomatie allemande depuis plusieurs décennies: agir en tout premier lieu en tant que « Etat commercial » (Handelsstaat).[2] En effet, à la différence de ses alliés qui définissent leurs objectifs extérieurs en fonction de plusieurs paramètres, l’Allemagne donne la priorité absolue au soutien diplomatique à ses intérêts commerciaux.[3] Elle est le deuxième pays exportateur au monde juste derrière la Chine, et chaque quatrième emploi d’outre-Rhin dépend directement des exportations. Ses gouvernements successifs cherchent inlassablement à s’accaparer de nouveaux marchés et à consolider la position allemande sur les autres. En particulier, bien plus encore qu’en France l’action extérieure de l’Etat se met systématiquement au service des stratégies des grandes firmes du pays.


En Libye, le calcul de la chancelière Angela Merkel et de son ministre Guido Westerwelle est simple : comme il existe de fortes chances que le clan Kadhafi ou son armée parviennent d’une façon ou d’une autre à rester au pouvoir, du moins sur une portion significative du territoire, il sera à l’avenir plus enclin à octroyer de juteux contrats aux firmes allemandes qu’aux entreprises françaises, britanniques, américaines, canadiennes ou italiennes. Un avantage comparatif en commerce international est ainsi diplomatiquement crée de toutes pièces. Les intérêts allemands en Libye s’avèrent être déjà considérables : le pays importe 11% de ses besoins pétroliers des seuls champs libyens, et les grandes firmes multinationales allemandes, à l’instar de Siemens, BASF, RWE et Bilfiger Berger, ont depuis 2004 développé une très forte présence au pays dirigé par M. Kadhafi.


La modération allemande dans le dossier libyen – que M. Kadhafi a d’ailleurs salué comme « sensée » [4] - ne s’explique donc de loin pas seulement par le présupposé pacifisme de la société allemande, ni par le poids du passé, deux mythes fréquemment mobilisés dans la presse francophone. Après tout, en 1999 Gerhard Schröder et Joshka Fischer figuraient parmi les artisans les plus déterminés d’une intervention militaire contre l’ex-Yougoslavie de Slobodan Milosevic – même sans mandat du Conseil de sécurité. Et huit ans plus tôt la reconnaissance précoce des sécessions slovène et croate – autre acte solitaire – avait jeté de l’huile sur le feu dans la région. Aujourd’hui, l’ensemble des Balkans ressemble fort à une chasse gardée de l’Allemagne. Derrière une politique étrangère se dissimulent d’abord des intérêts.


La possibilité d’une action diplomatique solitaire découle pleinement du postulat du handelsstaat, comme l’attestent d’autres exemple où l’Allemagne agit, plus ou moins ouvertement, contre ses partenaires les plus proches : l’établissement d’une relation spéciale avec la Russie en échange à la fois d’un approvisionnement énergétique privilégié par un gazoduc sous la mer baltique, ce qui heurte passablement ses voisins polonais et baltes pourtant membres de l’Union européenne, et d’un accès avantageux au marché cloisonné du géant russe ; sa position constamment « atlantiste » dans la politique spatiale européenne, potentiellement plus favorable à son industrie de haute technologie ; son statut singulier dans les négociations internationales du dossier nucléaire iranien (négociations 5+1) où l’Allemagne joue en réalité le rôle d’un médiateur extrêmement prudent parce que parmi les puissances occidentales elle dispose de loin le plus d’intérêts commerciaux auprès de l’Etat théocratique.


Dès que ses intérêts économiques l’exigent l’Etat allemand n’hésite donc pas à adopter une posture diplomatique en décalage complet par rapport à ses principaux partenaires de l’Union européenne. Une politique étrangère et de défense commune ne pourra être envisagée sérieusement que si la diplomatie allemande abandonne une fois pour toutes le leitmotiv du handelsstaat et diversifie un tant soit peu ses objectifs de politique étrangère… et dès que le Royaume-Uni libère sa diplomatie de l’alignement systématique sur les positions de son ancienne colonie américaine.







[1] Résolution 1973 du 17 mars 2011.


[2] Le terme provient à l’origine du philosophe  Johann Gottlieb FICHTE : Der geschlossene Handelsstaat (1800).


[3] STAACK, Michael, Handelstaat Deutschland : Deutsche Aussenpolitik im neuen internationalen System, Paderborn : Schöningh, 2000.


[4] Le Monde,  19 mars 2011.


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